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Comment en est-on arrivé là ?

25 avril 2026 by Lars Kophal

En quarante ans, une révolution silencieuse a balayé le monde : des premiers ordinateurs aux smartphones omniprésents, d'internet aux réseaux conçus pour nous rendre accros, la technologie a redéfini tous les aspects de l'existence. Mais à quel prix : entre algorithmes addictifs, fin de la sphère privée et société de notation généralisée, le chemin parcouru depuis le PC 5150 d'IBM nous a mené à ce monde où, comme l’annonçait le WEF il y a dix ans, nous ne possédons bientôt plus rien.

Il y a quarante ans exactement, IBM lançait aux Etats-Unis le PC 5150. Ce gros truc lent, gris et lourd valait alors la modeste somme de 2880 dollars, soit 7700 euros au cours actuel. Pour s’offrir la première imprimante LaserJet d’Hewlett-Packard, deux ans plus tard, il fallait sortir près de 10’000 dollars actuels, et encore 7000 dollars pour un lecteur externe de… 10MB. Avance rapide : en 2023, les disques durs externe de 4TB coutent cent fois moins (70 euros), et les imprimantes sont presque offertes.

Une technologie toujours moins chère…

En un demi-siècle, l’électronique est devenue de plus en plus petite et de moins en moins chère, et parallèlement toujours plus rapide et puissante (selon la « Loi de Moore », qui stipule que la complexité des microprocesseurs double tous les deux ans). Seuls les smartphones très haut de gamme ont augmentés ces dernières années – mais on peut désormais réaliser un film de Luc Besson avec son iPhone 14 ou son Samsung Fold. Cette chute continuelle des prix est probablement arrivée à son terme, surtout en raison des problèmes d’approvisionnement en semi-conducteurs, composants essentiels d’à peu près tout ce qui fonctionne à l’électricité, des brosses à dents aux voitures en passant par les grilles-pains.

…et toujours plus simple d’utilisation

Au début, à l’aube des temps (dans les années 60) étaient les cartes perforées. Puis vint l’interface en ligne de commande : pour demander quoi que ce soit à un ordinateur, il fallait taper une ligne de code abscons sans la moindre erreur sur un écran tout noir. Dans les années 80, la lumière fut : tout le monde pouvait désormais interagir instinctivement avec la machine au moyen d’une souris et d’un curseur, en cliquant sur des pictogrammes. Dans les années 2000, le téléphone a perdu son fil, est rentré dans nos poches et a peu à peu cannibalisé tout ce qu’elle contenaient : appareil photo, lecteur MP3, calculatrice, GPS, carte de crédit, portemonnaie, etc. Le phone est devenu smart, son écran tactile, ses fonctions illimitées.

L’avènement d’internet…

Le point de basculement le plus significatif de ces quarante dernières années est précisément celui ou internet est sorti des bureaux pour s’engouffrer dans ce petit rectangle noir. Le monde entier s’est retrouvé dans la paume de notre main. Aujourd’hui, près de 5 milliards de personnes (60% de la population mondiale) sont interconnectées, essentiellement via un smartphone.

Pour le meilleur et pour le pire, internet et les réseaux sociaux en particulier ont créé de nouvelles façons de communiquer, de se connecter avec autrui tout en restant toujours plus seul : forums et chatrooms dans un premier temps, puis réseaux sociaux et communautés en ligne.

Internet est la première et souvent la seule source d’information, et les moteurs de recherche – ou plutôt LE moteur de recherche, Google détenant un quasi-monopole avec plus de 92% du marché – sa porte d’accès. Avec le pouvoir exorbitant que cela implique.

Le commerce en ligne, encore insignifiant au début des années 2000, représente aujourd’hui plus d’un achat sur quatre. Les confinements dits « sanitaires » en particulier, ont vu les parts de marche des géants du e-ommerce, au dépens des commerces de proximité déclarés « non-essentiels ».

Grace à internet, préparer un voyage n’aura jamais été aussi simple et abordable… du moins fut-ce le cas jusqu’en 2019. Là aussi, une page s’est tournée. Suite aux confinements, les prix ont explosé : les compagnies aériennes ont augmenté leurs prix de près de 30% et un logement AirBnb coûte 40% de plus en moyenne. Il est peu probable que les prix reviennent à leur niveau antérieur dans un avenir prévisible. L’époque des voyages bon marché est presque certainement terminée.

…et ses conséquences

Les « Millenials » et la « Gen Z » n’ont jamais connu un monde non-connecté et sans smartphones. Selon une étude internationale de 2017, les trois quarts des 18-35 ans dorment avec leur appareil a portée de main, n’imaginent pas aller aux toilettes sans lui, préfèrent sortir sans portemonnaie que sans téléphone, et pensent qu’ils effectueront bientôt la totalité de leurs achats en ligne.

La plupart d’entre nous en sommes arrivé à être plus à l’aise en ligne qu’en personne et a préférer (de loin !) répondre à un message qu’a un appel téléphonique. Ce qu’on peut gagner ainsi en clarté et en efficacité, on le perd en aisance sociale. Plus je me repose sur le digital pour communiquer, moins je sais gérer les interactions « IRL » (« in real life »). Plus on consomme de micro-informations (les « stories » d’Instagram, les videos TikTok), moins on est capable de structurer et d’exprimer ses pensées et idées en face à face. La vie sociale s’atrophie à mesure que les échanges virtuels remplacent les interactions réelles.

Des réseaux sociaux volontairement addictifs…

Comme le documentaire « The Social Dilemma » (Derrière nos écrans de fumée) l’a démontré, le caractère terriblement addictif des réseaux sociaux n’est pas un effet secondaire involontaire. C’est l’objectif minutieusement encodé au cœur des algorithmes. C’est le « capitalisme de surveillance », soit le profit (astronomique) réalisé grâce au suivi permanent des activités de chaque utilisateur par les plateformes, gratuites en apparence, mais dont le but réel est de garantir aux annonceurs qui la financent, et sont ses vrais clients, qu’il atteindront bien leur cible : si un service est gratuit, c’est que nous sommes le produit.

La technologie est rassurante : quand je prends un Uber, quelle que soit la ville et le pays je sais que le chauffeur va m’amener du point A au point B par le chemin le plus court. La technologie est transparente : tout est enregistré, quelque part. La technologie est surveillance : elle sait tout de moi.

…à la société de surveillance

Tout le monde a déjà entendu parler du système de crédit social mis en place par plusieurs villes et régions de Chine. Les entreprises et personnes endettées sont les premières visées, mais, de nombreux autres comportements sont répertoriés: jouer de la musique trop fort, manger dans les transports en commun, enfreindre les règles de circulation, réserver dans un restaurant et ne pas s’y présenter ou encore ne pas trier correctement ses déchets. Critiquer le gouvernement est évidemment passible de la notation la plus basse. Les individus dont le crédit social est insuffisant sont interdits d’avion et de train, ne peuvent pas sortir du pays, leurs enfants sont exclus des meilleures écoles et des universités. Les employeurs sont encouragés à vérifier les scores des candidats avant toute embauche.

A l’inverse, il est possible d’augmenter son crédit en donnant son sang, en faisant du bénévolat, en louant le gouvernement sur les réseaux, ou en dénonçant des adeptes de Falun Gong ou des Ouïghours musulmans. Les citoyens méritants affichent leur score élevé sur Baihe, le Twitter chinois.

Les pays occidentaux ne sont pas si éloignés d’un tel système qu’on aimerait le penser. En Allemagne, la Schufa est une société privée qui évalue la solvabilité des individus et des entreprises. Toute personne souhaitant signer un bail ou obtenir un prêt doit produire sa note Schufa. Des assurances maladie offrent une réduction aux clients qui prouvent qu’ils font du sport en partageant les données de leur app d’entrainement. Tout utilisateur d’Uber, d’Airbnb ou d’eBay est invité à attribuer une note et est lui-même évalué. Nous sommes notés dans des domaines aussi variés que la finance, la santé, la criminalité, le logement ou la vente en ligne. Ce sera bientôt le cas de notre empreinte carbone. Il semble presqu’inévitable qu’une entreprise ou une institution finisse par réunir toutes ces données éparpillées dans d’innombrables bases de données, pour établir notre score de crédit social.

Comme le déclarait l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, en 2009 déjà : « S’il y a quelque chose que vous ne voulez pas que quiconque sache, vous ne devriez peut-être pas le faire en premier lieu. »

« Vous ne posséderez rien et vous serez heureux »

Ce fameux slogan, lancé en 2016 déjà par le World Economic Forum (WEF), renvoie à un document (toujours en ligne) intitulé « 8 prédictions for the world for 2030 ». Dans celui-ci, le WEF prévoit qu’à l’avenir «tous les produits deviendront des services » : « Je ne possède rien. Je ne possède pas de voiture. Je ne possède pas de maison. Je ne possède aucun appareil électroménager ni aucun vêtement », écrit la députée danoise Ida Auken (dans un texte que le WEF a depuis supprimé de son site). « Le shopping est un lointain souvenir dans la ville de 2030, dont les habitants commandent en ligne et louent tout ce dont ils ont besoin». C’est le principe de l’économie circulaire, qui vise à éliminer les déchets en réutilisant les matières premières plutôt qu’en les éliminant, ce qui semble louable. C’est aussi évidemment la fin de la propriété privée et de la liberté individuelle, ce qui l’est moins. Ce principe est déjà là. Qui achète encore des disques quand on a Spotify ?. Il est l’aboutissement d’un processus entamé il y a quatre décennies.

Article écrit en février 2023 pour “Autonomes”, un projet de magazine avorté.

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