Bois-Mermet: le dernier endroit où l’on cause

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L’enceinte de l’établissement des hauts de Lausanne voit défiler familles et amis des détenus, qui viennent s’entretenir avec eux à travers les barreaux. Au risque de nuire au secret de l’enquête?

Aux premières loges, les petites maisonnettes en bois dont les jardins longent l’enceinte de la prison. Construites en 1946, celles-ci auraient dues êtres rasées en 2001 déjà, pour être remplacées par des logements sociaux. Le projet, bien avancé, avait été combattu par les propriétaires des villas situées juste en face. Parmi ceux-ci, le conseiller municipal socialiste Oscar Tosato. Sa camarade de parti Silvia Zamora, à l’époque directrice de la sécurité sociale, avait alors demandé un rapport à l’EPFL. Les chercheurs avaient conclu que la présence «de logements dans la proximité immédiate d’une prison pose des problèmes potentiels, non seulement pour les habitants (…), mais également pour la prison elle-même.». Sur la base de cette étude, la Municipalité avait retiré in extremis son projet, lequel avait pourtant déjà coûté quelque 140 000 francs.

Visites quotidiennes
Les pavillons en bois sont donc toujours là, pour le plus grand bonheur de leurs habitants, qui disent apprécier cette atmosphère rustique et calme aux portes de la ville. Seul hic: leurs jardins sont envahis à longueur de journées par les amis, épouses, parents des prisonniers. «Plusieurs fois par jour, surtout en fin de journée», explique Stéphane*, qui comme ses voisins qui ont accepté de témoigner, tient à garder l’anonymat: «On ne veut pas de problèmes avec la Ville, on pourrait se faire expulser…».

Les visiteurs viennent discuter avec les détenus à travers les barreaux. «C’est un peu pénible, surtout le dimanche matin. Généralement, on se montre conciliant quand il s’agit de leurs épouses… quant à leurs amis, franchement, on préfère ne pas prendre le risque de se les mettre à dos!», sourit Jean*, qui a passé l’été dernier à retaper sa maison.

Les fenêtres de la prison sont équipées de vitres inclinées, censées faire office de pare-voix. Leur efficacité semble limitée. «Ca ne sert pas à grand chose. Ils gueulent juste plus fort!», conclut Stéphane.

Natels interdits
Au-delà des nuisances pour les voisins immédiats de la prison, se pose la question du contrôle judiciaire. Inauguré en 1904, l’établissement de Bois-Mermet héberge des accusés en détention préventive. L’emprisonnement avant jugement est en principe destiné à empêcher les contacts pouvant brouiller l’enquête. En septembre dernier, un gardien avait été jugé pour avoir remis à un détenu inculpé d’escroquerie une clé USB, puis un natel. Le canton vient d’ailleurs d’investir dans un système de détecteurs de téléphones mobiles, déjà en fonction à La Croisée, à Orbe, et qui devrait équiper Bois-Mermet courant 2010. Mais à quoi bon confisquer les téléphones s’il suffit aux détenus de causer par la fenêtre?

Pour Denis Pittet, délégué à la communication du Service pénitentiaire vaudois, le problème ne doit pourtant pas être exagéré. «La situation de Bois-Mermet n’a jamais créée de problème par rapport au secret de l’enquête, à ma connaissance. Premièrement, la configuration de la prison ne permet qu’aux détenus des cellules situées aux premier et deuxième étages de communiquer avec l’extérieur. S’il y a un fort risque de collusion, par exemple dans des affaires financières ou bancaires, on mettra la personne dans une cellule du rez-de-chaussée. Et deuxièmement, les surveillants restent attentifs à ce qui se passe et se dit.»

Une affirmation qui fait sourire Jean. «Encore faudrait-il comprendre ce qui se dit… la majorité ne parle pas français», constate-t-il.

Plus loin, quelques gardiens sortent de la prison. Ils ont fini leur service, refusent de s’exprimer et bottent en touche: «on n’entend pas forcément depuis l’intérieur. Si ça pose un problème il faut appeler police-secours», répond simplement l’un d’eux en s’éloignant.

* Nom d’emprunt

Lausanne Cités / 08.04.2010