Monsanto et le Roundup: menaces sur le vivant

Le Sri Lanka avait été parmi les premiers, dès 2015, à interdire totalement l’importation de tous les herbicides à base de glyphosate…. mais a été contraint de faire machine arrière peu après.

L’agriculture intensive y est accro, les consommateurs n’en veulent plus, les gouvernements transpirent et la crédibilité des experts est anéantie par les révélations de corruption. La saga du pesticide le plus utilisé de tous les temps semble pourtant loin d’être terminée.

Une success story globale… et des affaires à la pelle

Tout le monde connait le tristement célèbre désherbant Roundup, le bestseller mondial de la firme américaine Monsanto. Sa substance active est le glyphosate, découvert dans les années 50 par le chimiste suisse Henri Martin. En 1974, Monsanto en acquiert les droits. Entre 1975, date de sa mise sur le marché, et 2014, son usage passe de 3 200 tonnes par an à… 825 000 tonnes ! Une augmentation spectaculaire due à l’adoption massive, en parallèle, des semences génétiquement modifiées pour le tolérer, dites «Roundup ready». Des semences développées… par Monsanto.

Vendre à la fois le désherbant et les OGM qui le supportent, voilà une stratégie commerciale imparable, qui va faire la fortune de l’entreprise américaine. En 2000, le brevet du glyphosate tombe dans le domaine public. Il entre aujourd’hui dans la composition de pas moins de 750 produits commercialisés par une centaine de sociétés dans plus de 130 pays.

En 2017, Monsanto est racheté par la firme allemande Bayer, qui devient ainsi le n°1 mondial… mais voit fondre son cours en bourse de plus de 40% en trois ans, plombes par les procédures judiciaires.

Un produit classé « cancérogène probable » depuis 2015

En 1999, le docteur James Parry informait déjà Monsanto du caractère génotoxique du glyphosate : la molécule pourrait susciter des cancers. En 2002, le CNRS en Bretagne confirme le développement de cancers sur les cellules d’oursins. Une étude argentine démontre que les embryons de vertébrés exposés présentent des troubles du développement. Le fabricant ne tient aucun compte de ces études.

Le 20 mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), classe le glyphosate génotoxique – il endommage l’ADN –, cancérogène pour l’animal et « cancérogène probable » pour l’homme. Et pourtant, ni l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), ni l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), ne suivent ce diagnostic.

Les sales révélations des Monsanto Papers

La déclassification ordonnée par la justice américaine, deux ans plus tard, de millions de documents confidentiels de Monsanto, a révélé notamment comment le groupe a rémunéré, directement ou indirectement, des chercheurs, experts et scientifiques afin de discréditer les lanceurs d’alerte du CIRC, donner une image positive de son produit et obtenir le feu vert des autres agences de surveillance. Entre autre, Monsanto a pratiqué le « ghostwriting », une technique de fraude scientifique qui consiste à écrire un article et à le faire endosser, moyennant finance, par un scientifique renommé qui prétend en être l’auteur.

Les Monsanto Papers ont aussi dévoilé les manœuvres de Monsanto contre le CIRC : les chercheurs ont été menacés par les avocats de la firme, leur travail dénigré, leur honnêteté mise en cause, les bailleurs de fonds de l’institution approchés pour qu’ils cessent de la financer.

Monsanto a également créé de faux groupes d’agriculteurs contre l’interdiction du glyphosate dans au moins sept pays d’Europe. En France, ce groupe s’appelait « Agriculture et Liberté » et prétendait être « unis pour protéger notre mode de vie et nos moyens de subsistance ». Monsanto dépensait en moyenne 17 millions de dollars par an pour communiquer sur le glyphosate.

L’Union européenne devra trancher en 2022

Plus de 180 études plus tard, de nombreuses questions subsistent et la communauté scientifique, noyautée par l’industrie chimique, ne parvient pas à être unanime. Plusieurs travaux ont toutefois conforté la conclusion du CIRC. Les recherches d’autres effets sur la santé et sur les pathologies causés par l’effet cocktail entre l’ensemble des pesticides que nous ingurgitons ont aussi avancé.

En 2017, après deux ans de débats, l’Union européenne avait renouvelé pour cinq ans la licence du glyphosate. Depuis, l’indépendance de bon nombre de scientifiques et d’experts européens a été fortement mise en doute. L’UE devra trancher une nouvelle fois en 2022. Les paris sont ouverts. Confrontés aux pressions des lobbies de l’agriculture, les gouvernements restent frileux face à une interdiction, mais sont de plus en plus mis sous pression par leur population. Petit tour d’horizon.

La France, premier consommateur européen de glyphosate

En 2017, Emmanuel Macron prenait l’engagement d’interdire le glyphosate « dès que les alternatives auront été trouvées et au plus tard dans trois ans. ». A ce jour pourtant, la France reste le premier consommateur européen de glyphosate, que ce soit en grandes cultures (céréales, colza, tournesol…) ou en arboriculture et viticulture. Le gouvernement assurequ’il ne peut rien imposer aux agriculteurs en l’absence d’alternatives suffisamment efficaces et tente en même temps de montrer l’exemple : les collectivités territoriales, les établissements publics et l’Etat ne peuvent plus utiliser des pesticides pour l’entretien des espaces verts, des forêts ou des parcs. Cette interdiction concerne aussi les jardiniers amateurs depuis 2019.

Le 9 octobre dernier, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) a publié un nouveau rapport restreignant l’utilisation du glyphosate en agriculture, mais sans parler d’interdiction totale. Une avancée à petits pas… qui reste toutefois bien loin de la promesse présidentielle d’interdiction formulée il y a trois ans.

Suisse : il est urgent d’attendre

Il y a quelques années, les cantons du Jura et de Genève avaient tenté d’agir contre le glyphosate au niveau fédéral. Mais le législatif avait refusé de forcer la main au gouvernement pour en interdire l’utilisation.

Aujourd’hui, le Conseil fédéral se dit toutefois «prêt à étudier l’opportunité et les modalités d’une éventuelle sortie progressive» du glyphosate. Une position prudente et attentiste, motivée par la sortie potentielle de certains pays européens (voire, peut-être, de l’UE en 2022). Le gouvernement maintient que le retrait de cette substance n’est «scientifiquement pas justifié».

L’Autriche seule contre tous

A fin 2020, le parlement autrichien a voté pour l’interdiction totale du glyphosate, ce qui fait de l’Autriche le premier pays de l’Union européenne UE à bannir l’herbicide controversé au nom du principe de précaution. Cette mesure fait d’ailleurs débat, ses opposants faisant valoir qu’elle n’est pas compatible avec la règlementation européenne, qui l’autorise.

L’Allemagne avait surpris tout le monde en votant pour le renouvellement de la licence en 2017, mais promet aujourd’hui d’y mettre fin «dès que possible», alors que les ventes de Roundup sont en chute libre dans ce pays. Dès l’an prochain, l’herbicide sera interdit dans les parcs, jardins, et en lisières des exploitations agricoles, et des restrictions seront appliquées pour les agriculteurs.

L’Europe limite, mais ne bannit pas

L’Italie aussi interdit l’utilisation du glyphosate dans les lieux publics et en pulvérisation avant récolte depuis 2016, tout comme la République tchèque et le Danemark, qui ont mis en place des restrictions ; comme en France, les glyphosates ne peuvent être utilisés qu’en l’absence d’autres méthodes également efficaces… méthodes qui, selon les agriculteurs, n’existent malheureusement pas. La Belgique et les Pays-Bas interdisent la vente d’herbicides à large spectre (y compris le glyphosate) à des utilisateurs non professionnels depuis 2018. Une poignée d’autres Etats, des Pays-Bas à la Finlande, en passant par le Portugal, la Slovénie et la République tchèque, ont commencé à poser des limites, mais peu significatives. En Suède, où les Verts sont au pouvoir avec les sociaux-démocrates, aucun engagement n’a été pris, pas plus qu’en Espagne.

Aux Etats-Unis, des dizaines de milliers de procédures

La Californie avait décidé en 2017 que le Roundup devait porter une étiquette le qualifiant de “cancérigène probable ». L’agence fédérale de protection de l’environnement l’a dernièrement interdit, affirmant que cette mention est « fausse et trompeuse ». Cette décision a évidemment donné un coup de fouet à Monsanto et à sa société-mère allemande Bayer, cibles d’une vague de poursuites judiciaires suite à la condamnation historique, il y a deux ans, à payer près de 290 millions de dollars de dommages à un jardinier atteint d’un cancer.

Un deuxième procès a condamné, en mars, la firme à verser 80 millions de dollars à un retraité malade. Près de 50 000 plaignants, victimes ou proches de victimes décédées d’un lymphome non hodgkinien, un cancer du sang rare, qu’ils attribuent à une exposition au glyphosate, ont lancé des procédures, mais le géant de l’agrochimie a fait appel. Dans l’intervalle, plusieurs villes et institutions américaines, notamment Key West, Los Angeles, l’Université de Californie et Miami, ont interdit les herbicides à base de glyphosate.

L’Amérique du Sud, le royaume du glyphosate

En Amérique latine, le glyphosate est roi. En 2013, le Salvador avait interdit 53 herbicides, pesticides, et engrais pour l’usage agricole. Pourtant, deux ans plus tard, un décret assouplissait cette décision et le glyphosate est toujours utilisé. En Argentine, en l’absence de législation, ce sont les maires locaux qui émettent des arrêtés pour encadrer la fumigation, mais ces tentatives sont généralement contestées par les producteurs. Et le Brésil de Bolsonaro a autorisé depuis le début de l’année plus d’une centaine de nouveaux herbicides, Roundup en tête.

Sri Lanka : deux pas en avant, un en arrière

Le Sri Lanka avait été parmi les premiers, dès 2015, à interdire totalement l’importation de tous les herbicides à base de glyphosate. Mais, face à la grogne et au lobbying des agriculteurs, qui affirmaient avoir perdu entre 10 % et 20 % des 300 millions de kilos de thé produits annuellement, et à l’apparition d’un marché noir de bidons de glyphosate vendus sous le manteau, cette interdiction a été partiellement levée en 2018 pour les plantations de thé et de caoutchouc.

En Afrique, le Malawi a annoncé la suspension des permis d’importation de glyphosate en 2019, tout comme le Vietnam en Asie. Au Moyen-Orient, six pays (essentiellement désertiques, il est vrai) ont interdit l’importation et l’utilisation d’herbicides à base de glyphosate.

Au total, une vingtaine de pays ont donc désormais interdit ou restreint l’utilisation de cet herbicide. Prochain rendez-vous crucial : 2022, à Bruxelles…

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