Passer au bio : quels labels et à quel prix ?

Article paru dans le numero 34 du magazine Le Chou Brave, novembre 2020.

L’agriculture industrielle a réussi le tour de force de s’approprier l’appellation « agriculture conventionnelle » alors même qu’elle est plutôt récente dans l’histoire de l’humanité et que ses effets sont encore méconnus sur le long terme. Un comble ! Loin de l’imagerie populaire qui se moque des écolos-bobos, les premiers agriculteurs concernés par le bio étaient, au contraire, des ruraux plutôt conservateurs qui voulaient continuer à cultiver et manger normalement, comme leurs parents et grands-parents avant eux.

Cette normalité, ils l’ont revendiquée dès 1952 en créant l’AFRAN, Association Française pour une Alimentation Normale, qui devient en 1964 Nature et Progrès. Cette dernière est à l’origine du premier cahier des charges de l’agriculture biologique en France. Leur principe de base: pas de chimie de synthèse. Donc, pas de pesticides, d’engrais chimiques, ni (plus tard) d’OGM et de dérivés d’OGM. Sont également nécessaires le respect du bien-être animal grâce à une alimentation naturelle, l’accès à l’extérieur et le retour à la terre des excréments. Elle s’inscrit dans une dynamique d’économie circulaire.

Pour le consommateur, que garantissent exactement les différents labels bios ? Et pour le producteur, quelles sont les conditions et les coûts d’une certification ? Tour d’horizon.

Une production sévèrement contrôlée

Le mode de production biologique est extrêmement contrôlé afin de garantir aux consommateurs la crédibilité des productions, qu’il s’agisse de semences, d’agriculture, de fabricants de nourriture, de distributeurs ou de restaurateurs. Mais cette certification est bien évidemment payante et tous les agriculteurs bios ne disposentpas forcément d’un label.

Au début des années 90 s’est généralisé, sous l’égide de l’Etat, un système de certification officielle via des entreprises privées, les organismes certificateurs, chargés de vérifier que le cahier des charges est strictement respecté.

Les agriculteurs subissent deux contrôles par an, dont l’un inopiné. Sont ainsi vérifiées la comptabilité, les factures, les semences utilisées, puis, sur le terrain, l’état des cultures. En cas de doutes, un prélèvement sera envoyé au laboratoire pour analyses. Si le contrôle n’est pas satisfaisant, s’il s’avère par exemple qu’un sol prétendument bio est contaminé par des pesticides, l’agriculteur est déclassé et perd temporairement son label (jusqu’au prochain contrôle au moins).

Chez Ecocert, le plus grand organisme certificateur de France (75% du marché), présent dans 130 pays à travers 23 filiales, qui décerne également son propre label bio, on déclasse chaque année presque 10% des agriculteurs. Les fraudes intentionnelles sont cependant très rares : moins de 0,5% par an. Dans ce cas, la perte du label est définitive.

Les différents labels nationaux

AB (Agriculture Biologique)

Le label Agriculture biologique (ou Label AB), créé en 1985, est défini par le ministère de l’Agriculture qui en est aussi propriétaire. Ce label, délivré par l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO), est promu par l’Agence française pour le développement et la promotion de l’agriculture biologique, dite aussi Agence Bio.

Bio Cohérence

À la suite de l’alignement du label AB sur la réglementation européenne (lire ci-dessous), une grande partie des producteurs bios ont créé en 2010 un nouveau label, plus strict et plus complet, Bio Cohérence. Sur beaucoup de sujets, ce cahier des charges revient aux critères qui étaient en vigueur dans l’ancien règlement français, avec quelques exigences supplémentaires.

Aucune contamination par les OGM n’est tolérée ; un produit transformé ne doit contenir aucun ingrédient non biologique ; les fermes pratiquent une agriculture 100 % biologique, sans engrais chimiques ni pesticides (alors que le label européen autorise les fermes mixtes) ; les animaux reçoivent une alimentation 100 % bio, produite majoritairement sur la ferme elle-même ; les produits vétérinaires (antibiotiques, antiparasitaires, etc.) sont limités ; les farines de sang pour engraisser la terre sont interdites ; etc.

Le label Bio Cohérence s’intéresse aussi à l’aspect social de l’agriculture biologique, afin notamment que les agriculteurs puissent vivre correctement de leur travail. Les produits Bio Cohérence ne peuvent donc pas être vendus en supermarchés, qui tirent les prix vers le bas et poussent l’agriculture à devenir productiviste et industrielle.

BOURGEON

Le label suisse Bourgeon, né en 1981, propriété de Bio Suisse, contrôlé et certifié par l’organisme certificateur bio.inspecta, est réputé pour être l’un des plus stricts d’Europe.

Le Bourgeon autorise moins d’additifs et d’auxiliaires technologiques que l’ordonnance de l’UE ; a des prescriptions relatives aux procédés de transformation (transformation douce), au matériel d’emballage, aux mesures de lutte contre les ravageurs. Le Bourgeon limite les importations quand l’approvisionnement indigène est suffisant et interdit le transport aérien.

Bourgeon n’est pas gratuit et les droits de licence sont proportionnels au chiffre d’affaires. Pour un chiffre d’affaire jusqu’à 100  000  francs (92  600€), le forfait annuel est de 300  francs. Au-delà de 100 000 francs, la taxe se monte à 0,9% du chiffre d’affaire.

Les produits Bourgeon sont notamment distribués par les deux plus grande chaînes de supermarchés du pays, la Migros (sous le label «Migros bio ») et la Coop (sous le label «Bio Suisse»).

BIOGARANTIE

Propriétaire de ce label belge, l’association sans but lucratif Biogarantie regroupe des associations professionnelles, des cultivateurs, des transformateurs, des distributeurs et des points de vente en Belgique.

Demeter

Demeter est depuis 1928 la marque des produits de l’agriculture biodynamique certifiée. Inspirée par le philosophe autrichien Rudolf Steiner, l’association exige notamment le respect des rythmes naturels, du bien-être animal et l’utilisation de préparations à base de plantes et de minéraux pour améliorer la fertilité des sols.

Se convertir : combien de temps ça prend ?

Un agriculteur désireux de se convertir doit passer par certaines étapes : d’abord un premier contrôle pour vérifier que l’exploitation pourra tendre vers cet objectif (pas proche d’un incinérateur par exemple), puis une période de conversion pure pendant laquelle les produits ne pourront pas encore être estampillés bios et seront vendus dans les réseaux et aux prix de l’agriculture industrielle. L’appellation est enfin attribuée après 24 mois, ou 36 dans le cas d’une culture pérenne tels les vergers. Pour les productions animales, le délai est généralement de 30 mois. Un tel engagement est donc loin d’être négligeable pour l’agriculteur.

…Et combien ça coute ?

La certification européenne d’un produit bio est gratuite, seuls les frais de contrôles sont payants. Ceux-ci s’élèvent à plusieurs centaines d’euros par an. Le coût varie en fonction du type d’activité, de la taille de l’exploitation et du type d’activité contrôlé. Un producteur de lait de vaches devra par exemple s’acquitter au minimum d’une redevance annuelle de 4,26€ par vache laitière mais également de 8,61€ par hectare de prairie, etc. Il faut compter au minimum 350€ par an (pour un petit maraîcher cultivant trois hectares) et au maximum 800€ (montant plafonne).

En moyenne, la certification bio coûte 0,5% du prix d’un produit fini, ce qui qui peut représenter une charge trop élevée pour bon nombre de petits producteurs.

L’Eurofeuille : un label européen très controversé

Depuis 2010, les critères des labels nationaux des pays membres de l’UE sont alignés sur le label bio européen, baptisé « Eurofeuille » (une petite feuille sur fond vert). La transition n’a pas été du goût de tout le monde et ce label a été immédiatement controversé. En effet, si dans certains pays, ce label a pu représenter une avancée, en France notamment, ce nouveau cahier des charges s’avère bien moins contraignant que l’ancien.

  • Premièrement, pour les produits transformés, il suffit désormais de 95 % de composants bio pour obtenir le label, qui autorise en outre certains pesticides, la Commission s’alignant ainsi sans surprises sur les exigences des multinationales.
  • Deuxièmement, l’Eurofeuille tolère une teneur maximum de 0,9 % en OGM si le producteur est en mesure de prouver que cette contamination est non-intentionnelle. A terme, ce taux pourrait avoir pour conséquence la contamination progressive de l’agriculture biologique par des transgènes, ce qui viderait le label bio européen de son sens.
  • Enfin, des 2022, plusieurs autres mesures seront encore allégées : les contrôles passeront à deux ans, le déclassement en cas de contamination chimique des sols ne sera plus automatique, et la taille des élevages ne sera plus limitée.

Greenpeace a dénoncé ce laxisme qui « ignore les préférences des consommateurs, qui sont prêts à payer pour avoir de la nourriture de haute qualité, sans OGM, et met en danger le secteur de l’agriculture biologique », tandis que Les Amis de la Terre et le Bureau européen de l’environnement ont estimé que «l’UE devrait au contraire mettre en place une législation pour protéger les agriculteurs de la pollution par les OGM».

De plus, ce label européen prête à confusion dans la mesure où il ne garantit aucunement qu’un produit provienne d’un pays de l’Union Européenne : C’est seulement si 98 % ou plus des ingrédients sont originaires d’un pays hors UE, que le nom de celui-ci doit être indiqué sur le produit. Ce label doit néanmoins se substituer progressivement aux labels nationaux…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *